Aller à la navigation  |  Aller au contenu

Revue Miriadi

1 | 2019

Hugues Sheeren

L’intercompréhension au service de la diversité.
Pour une approche éthique, écologique et inclusive de l’enseignement des langues

Article

Résumé


En préconisant le plurilinguisme, en valorisant les langues dans leur diversité, mais aussi l’échange paritaire et équitable, rentable en termes d’énergie, l’intercompréhension propose un modèle de communication soucieux de préserver la planète et les rapports entre les locuteurs qui la peuplent. Nombreux, en effet, sont les aspects que cette approche partage avec les idéaux des mouvements écologistes : l’intercompréhension répond aux préoccupations environnementales actuelles en favorisant la biodiversité linguistique et en envisageant une pédagogie fondée sur le respect de l’individu dans sa différence, chaque langue parlée par les êtres humains étant perçue comme une richesse à préserver, à exploiter même. La prise en compte de toutes les langues, quel que soit leur statut, et la modalité communicative qu’elle instaure font d’elle une approche profondément humaniste, éthique, naturelle et durable. Il s’agit également d’une méthode d’enseignement inclusive qui fait barrage à la glottophobie, bien que l’insertion des variantes diatopiques des grandes langues soit encore trop peu présente. Ce dernier aspect pourrait constituer une piste intéressante pour la didactique de l’intercompréhension.

Riassunto

Grazie alla promozione del plurilinguismo, alla valorizzazione delle lingue nella loro diversità, ma anche allo scambio paritario e solidale, e poco “energeticovoro, l’intercomprensione propone un modello di comunicazione avente l’obiettivo di preservare il pianeta e i rapporti tra le persone che ci vivono. In effetti, numerosi sono gli aspetti che l’intercomprensione condivide con gli ideali dei movimenti ecologisti: risponde alle preoccupazioni ambientali attuali favorendo la biodiversità linguistica e suggerendo una pedagogia fondata sul rispetto dell’individuo nella sua differenza, in quanto ogni lingua parlata dagli esseri umani viene percepita come una ricchezza da preservare e, ancor più, da sfruttare. Il fatto di prendere in considerazione tutte le lingue, indipendentemente dal loro statuto, e di instaurare una nuova modalità comunicativa, fa dell’intercomprensione un approccio intimamente legato all’idea di Umanesimo perché profondamente umanista oltre che etico, naturale e sostenibile. Si tratta, inoltre, di un metodo d’insegnamento inclusivo che argina la glottofobia benché l’inserzione delle varianti diatopiche delle “grandi” lingue sia ancora troppo poco presente. Quest’ultimo aspetto potrebbe costituire un percorso interessante per la didattica dell’intercomprensione.

Texte intégral

1. Introduction

1
Crise climatique, mouvements migratoires, montée des extrémismes, accélération de la disparition des langues et des petits peuples : autant de défis que la société globalisée actuelle doit affronter. Des phénomènes qui exhortent l’espèce humaine à se poser des questions, qui la mettent au pied du mur, d’une certaine façon, et la contraignent à se positionner pour décider ce qu’elle veut faire de son avenir. Face aux urgences environnementales croissantes, face à l’omniprésence de l’anglais – langue glottophage qui induit malheureusement les gouvernements, les organismes internationaux, les instances de pouvoir à tous niveaux, les institutions culturelles, à adopter des politiques linguicides –, face à des comportements xénophobes qui semblent impossibles à éradiquer, une révision de l’enseignement des langues par le biais de l’intercompréhension pourrait-elle fournir des clés permettant d’endiguer de telles attitudes ? N’y a-t-il pas un lien sous-jacent entre la géopolitique et le monde des langues ?
Il y a lieu de croire, en effet, qu’il existe un rapport entre leur destinée et ce qui advient à notre planète : à l’instar de la menace qui pèse sur la biodiversité de la faune et de la flore, de nombreuses langues meurent chaque année ou disparaitront à court ou moyen terme. Dans cette optique, l’approche intercompréhensive ne serait-elle pas en mesure d’apporter des éléments de réponse aux problèmes et conflits mondiaux actuels, ainsi que contribuer, à son échelle, au développement durable ? N’est-elle pas, d’une certaine façon, écologique (ce qui pourrait expliquer son succès croissant, puisque l’écologie est une préoccupation actuelle) ? Dans un monde où le mercantilisme règne en maitre, l’intercompréhension est en quelque sorte un modèle de green economy, une approche durable valorisant la pluralité. C’est également un moyen de faire barrage au « tout anglais », à la pensée unique, mais également de faire office de rempart contre le racisme et l’occasion d’instaurer une didactique inclusive en milieu scolaire ou universitaire.

2. L’intercompréhension : une approche écologique

2 Les problèmes environnementaux actuels qui secouent la planète depuis quelques décennies nous obligent à revoir complètement nos comportements de consommation, nos habitudes, notre mode de vie. Une remise en question qui s’opère également dans les salles de classe. Grâce à ou à cause de l’évolution du monde moderne, nous vivons de tels changements dans notre façon de nous déplacer, de voyager, d’entrer en contact avec l’Autre qu’il y a lieu de s’interroger sur nos pratiques, sur le poids de nos actions et leurs conséquences, mais aussi sur notre empreinte écologique. Dans cette optique, s’interroger sur la manière dont on communique, sur le choix de la langue que l’on utilise et le type de rapport qui s’établit avec l’Autre dans un échange verbal, qu’il ait lieu par courriel, par webcam, de visu, voire de façon médiate par le biais d’un support écrit (entre un client et un restaurateur à travers la carte qu’on lui distribue au moment où il s’assied, à travers une brochure distribuée dans un musée etc.) devient fondamental.

3 Dans un monde globalisé où sont exigées la rapidité et la rentabilité en termes économiques, la question de savoir comment épargner du temps, de l’argent, mais aussi de l’énergie revêt toute son importance. Ménager ses efforts en recourant à une modalité communicative naturelle, instinctive prend ici réellement un sens. Existe-t-il un lien entre le fonctionnement du monde actuel, les préoccupations environnementales et le monde des langues ? Que la biodiversité linguistique soit aujourd’hui menacée n’est plus un secret pour personne. Cette menace est due à plusieurs facteurs, qu’il n’y a pas lieu d’expliquer ici, mais on sait que l’un de ceux-ci est directement issu de la crise climatique. En effet, les catastrophes naturelles (séismes, volcans, raz-de-marée, fortes tempêtes…) ont un impact direct sur certaines communautés linguistiques qui sont contraintes de se déplacer et, bien souvent, se dispersent. Certaines disparaissent alors car une faiblesse numérique en termes de locuteurs est souvent le signe annonciateur d’une disparition à court ou moyen terme. On sait également que la suprématie d’une langue nuit inévitablement à la survie d’autres idiomes ; elle se produit au détriment des langues nationales en particulier. Et l’anglais n’est pas le seul responsable. On peut citer également l’hindi en Inde, le peul ou le wolof en Afrique qui prennent le dessus sur des variétés linguistiques locales. Or, « les sociétés multilingues et multiculturelles existent à travers leurs langues, qui transmettent et préservent les savoirs et les cultures traditionnels de manière durable »1. Lorsqu’une langue disparait, c’est à chaque fois une perte pour l’humanité.

4 Lors d’un échange entre locuteurs parlant des langues différentes, le recours à une langue hypercentrale - pour reprendre l’adjectif forgé par Calvet - ne signifie pas uniquement opter par facilité pour un idiome considéré comme international, ne se limite pas à un besoin communicatif simple, une nécessité exigée par les circonstances (travail, tourisme, immigration…), c’est aussi poser un acte qui aura des retombées sur l’écosystème linguistique mondial. Si l’on s’exprime dans la langue de la personne que l’on a en face de soi (par courtoisie par exemple), il se crée une iniquité car les deux locuteurs en présence ne sont pas sur un pied d’égalité : l’un parle sa langue alors que l’autre doit faire des efforts pour comprendre et se faire comprendre. Ceci instaure un déficit démocratique, une disparité. Si les deux locuteurs sont tous les deux non natifs et qu’ils recourent à une langue véhiculaire, ils sont alors, certes, en situation d’égalité (encore que cela dépend de la langue de départ), mais cela exige un effort considérable en termes d’énergie. Ils ont probablement été tous les deux obligés de se former pendant des années pour parvenir à se débrouiller dans cette langue tierce (souvent celle de Shakespeare). C’est à la fois un investissement financier, mental et chronophage. De plus, quoi qu’ils fassent, leur niveau n’atteindra jamais celui d’un individu natif. Leurs échanges conversationnels resteront toujours moins précis, moins nuancés que s’ils utilisaient leur propre langue.

5 L’espéranto a tenté d’annihiler cet écart, ce déséquilibre en proposant une lingua franca neutre, universelle, que tout le monde aurait pu apprendre pour communiquer sans supplanter toutes les autres. Le projet de Zamenhof, qui a rencontré un succès somme toute assez relatif, nous parait aujourd’hui dépassé et peu attractif. Pour différentes raisons, nous estimons que cet idiome inventé dans une intention louable, certes, n’est pas en mesure de répondre aux besoins et aux défis du XXIe siècle. Notre impression est, en revanche, que les jeunes sont prêts au plurilinguisme. Ils semblent disposés à intégrer un enseignement fondé véritablement sur la pluralité des langues et des cultures et, de plus, ils sont préoccupés par les problèmes que connait la planète. La philosophie du « small is beautiful » a également le vent en poupe, tout comme l’idée qu’il puisse exister un monde globalisé respectueux des petites communautés, des traditions locales, comme en témoigne le mot-valise glocal.

6 L’intercompréhension s’insère dans l’une des quatre stratégies préconisées par le CARAP2 pour enseigner les approches plurielles. En valorisant la diversité, elle évince l’idée de pensée unique. Outre le fait de proposer un type d’échange paritaire et respectueux de chacun, elle représente une alternative qui sort d’un modèle économique capitaliste associé au monde anglo-américain, elle met en place une forme de communication équitable, où chacun y trouve son compte. L’intercompréhension est également « verte » : pour Jean-Pierre Chavagne, c’est quelque chose "de tellement naturel, d’écologique, qu’on devrait l’introduire dans l’enseignement des langues pour qu’elle y imprime sa logique et qu’elle soit en adéquation avec l’écosystème mondial des langues"3.

7Par ailleurs, le gain de temps en termes d’investissement d’énergie et de temps est un atout non négligeable. Les résultats obtenus pour parvenir à comprendre d’autres langues et à communiquer sont rapides et exigent beaucoup moins d’efforts que l’apprentissage traditionnel d’une seule langue. Sans compter les dépenses auxquelles doivent faire face particuliers et entreprises pour s’offrir des cours d’anglais dans le but d’arriver à un niveau décent leur permettant de l’utiliser dans un cadre professionnel ou privé. Des dynamiques financières auxquelles échappent les anglophones et qui pourraient être mieux investies, par exemple dans des causes humanitaires ou environnementales. Grâce à l’intercompréhension entre langues voisines (mais il est probable que, dans le futur, des projets visant l’intercompréhension interfamiliale voient le jour), une forme d’intelligibilité réciproque facile et naturelle, on parviendrait à négocier facilement entre locuteurs de langues romanes en ménageant ses efforts, en gagnant du temps et en limitant les dépenses.

3. L’intercompréhension, une approche éthique

8Intimement liée à l’aspect écologique, une deuxième question s’impose : le décloisonnement entre langues envisagé par l’approche intercompréhensive peut-il modifier notre rapport à l’Autre et le regard que nous portons sur la différence ? Peut-il contribuer à abattre les frontières entre les peuples et, par la nouvelle manière de communiquer qu’il envisage, à mettre en place un type d’échange plus bénéfique et plus paritaire entre les individus ? De nombreux conflits dans le monde naissent à partir d’une frustration, d’une incompréhension, d’un sentiment de voir sa langue bafouée, de voir ses droits linguistiques violés (quand il s’agit d’une minorité notamment). Si la langue n’apparait pas d’emblée comme l’élément déclencheur d’une division entre deux communautés linguistiques, elle ne contribue pas moins à alimenter des conflits politiques.

Le principe fondamental sur lequel se base l’intercompréhension est l’idée que deux personnes de langues maternelles différentes puissent se comprendre en s’exprimant à l’oral ou à l’écrit chacune dans la sienne. Ceci étant vrai principalement dans le cas de langues voisines, quoique l’intercompréhension soit également possible, mais moins aisée, entre deux personnes parlant des idiomes qui appartiennent à des groupes linguistiques différents.

Bien que la définition donnée par les pionniers de cette approche concerne surtout la communication orale, dans les faits, c’est davantage l’écrit qui est privilégié en classe ou lors de sessions de formations en ligne. Un manuel comme EuRom5 propose d’ailleurs un travail sur des articles de presse (qu’il est aussi possible d’écouter, car cela facilite la compréhension des textes), mais pas de vidéos. C’est donc le support écrit qui est prioritairement à la base de l’apprentissage. S’il s’agit d’une conversation en ligne (plateforme Miriadi, forum, réseau social, chaque participant est invité à lire les commentaires des autres et à répondre dans sa propre langue maternelle (ou une langue du même groupe linguistique), en mode synchrone ou asynchrone.

Si l’on se penche sur cette définition, on comprend aisément que, d’une part, l’objectif est de promouvoir le plurilinguisme en invitant chaque locuteur à s’exprimer dans sa langue et que, d’autre part, il s’agit d’encourager un échange qui évite le recours à une langue tierce. « L’idea di fondo è quella che la diffusione simultanea delle lingue romanze sarebbe una magnifica occasione per promuovere il plurilinguismo ma anche per limitare l’avanzata dell’inglese, per creare una "lega delle lingue imparentate", al posto di una lingua franca4 ». Il y a donc clairement une motivation idéologique: celle de favoriser la diversité, mais aussi de refuser l’hégémonie d’une langue connotée culturellement et qui est le symbole du monde du commerce, des affaires, de la politique, du tourisme de masse etc.

En accordant à chaque locutrice ou locuteur le droit de s’exprimer dans sa propre langue, l’intercompréhension propose une forme de communication basée sur l’échange pacifique, la réciprocité, le respect. L’intelligibilité mutuelle s’apparente à un « troc » : « je te laisse la possibilité de t’exprimer dans ta langue, que j’ai plaisir à entendre et que j’essaie de comprendre. À mon tour, je t’offre la mienne en essayant d’être intelligible ». Faire un effort pour comprendre la langue de l’autre témoigne d’une attitude d’ouverture ; c’est un geste d’une grande beauté. L’effort est également demandé dans la production car s’exprimer face à une personne étrangère, c’est mettre tout en œuvre pour qu’elle puisse comprendre ce qu’on souhaite lui transmettre, ce qui exige la mise en place de certaines stratégies communicatives, verbales et non-verbales. Le dialogue intercompréhensif pose d’emblée les bases d’une interaction paritaire, où chaque partie en présence se sent respectée dans son identité alors que l’échange dans une langue tierce provoque une situation d’insécurité chez les deux locuteurs et d’iniquité lorsqu’un seul locuteur parle sa langue maternelle.

4. L’intercompréhension, une démarche inclusive

4.1 L’intercompréhension, barrage contre la glottophobie et la xénophobie

9« Studiare le lingue è un antidoto contro il razzismo » disait récemment le linguistique italien Andrea Moro dans une interview5. En d’autres termes, s’ouvrir à l’Autre par le biais de l’apprentissage d’idiomes inconnus concourrait à atténuer les risques de xénophobie, à éviter de s’enfermer dans un esprit de clocher et de limiter son univers à ses propres références culturelles car, bien évidemment, apprendre une langue, c’est apprendre simultanément une culture.

10Il nous parait important d’ajouter que, pour lutter contre des formes de racisme, il s’avère primordial de lutter en parallèle contre toute forme de mépris envers les langues étrangères. Étymologiquement le mot étranger6 est d’ailleurs dérivé du mot étrange, les deux termes étant synonymes au départ, ce qui est inconnu étant perçu comme bizarre. La glottophobie7 - terme forgé par Philippe Blanchet pour désigner toute forme de rejet d’une personne à cause de sa langue ou sa façon de parler – ne serait-elle pas l’antichambre de la xénophobie ? En d’autres termes, le racisme ne serait-il pas parfois le corollaire de la glottophobie ? Dès lors, s’ouvrir à la l’altérité, ne passe-t-il pas forcément par un combat visant à faire admettre la différence de l’Autre au niveau linguistique ? Selon l’écrivain libanais Amin Maalouf, la langue est bien souvent l’élément le plus déterminant de notre identité, tout en n’étant pas exclusive. « La langue a vocation à demeurer le pivot de l’identité culturelle, et la diversité linguistique le pivot de toute diversité »8. Stigmatiser une langue, l’éliminer, l’interdire, peut donc avoir des effets dévastateurs sur un individu. Lorsque le lien entre celui-ci et sa langue maternelle est « rompu ou gravement perturbé, cela se répercute désastreusement sur l’ensemble de sa personnalité »9.

11 Si les voyages lointains sont devenus monnaie courante depuis plusieurs décennies, on peut regretter, à l’instar de Rodolphe Christin dans son Manuel de l’antitourisme, qu’ils n’aient pas réellement amélioré les relations entre pays et entre les gens. « [Le tourisme] n’a pas fait progresser la paix entre les peuples, il n’a pas résolu les problèmes du monde. A-t-il seulement contribué à une meilleure compréhension interculturelle ? Pas sûr »10. Si l’on part du constat que le tourisme de masse n’a pas été apte à éviter les conflits, à rendre les êtres humains plus tolérants, mais qu’au contraire il représente une catastrophe écologique pour la planète, on peut en déduire que d’autres pistes doivent être impérativement envisagées. Dans cette optique, il y a lieu de croire que l’apprentissage de nouveaux idiomes puisse abattre les frontières mentales entre les Hommes.

12En effet, la célèbre phrase de Ludwig Wittgenstein « Les limites de mon langage signifient les limites de mon univers » (« Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt ») met en exergue la nécessité d’entrer en contact avec des langues étrangères pour s’ouvrir à d’autres horizons. Se restreindre à sa langue maternelle, c’est se condamner à n’avoir qu’une seule vision du monde. Aujourd’hui, on tend de plus en plus à vouloir privilégier une seule langue véhiculaire à toute l’humanité, comme si seul l’anglo-américain pouvait représenter tous les locuteurs et répondre à leurs besoins. Bien que pratique et utile dans de nombreuses situations, il n’en reste pas moins un idiome qui véhicule une et une seule conception de l’univers.

13 L’intercompréhension, par contre, propose une vision plurielle du monde dans son essence même. Non seulement elle permet de travailler sur plusieurs idiomes en parallèle et préconise un véritable plurilinguisme, bien qu’il s’agisse de compétences de réception, mais encore elle met sur un pied d’égalité toutes les langues, indépendamment de leur statut. En ce sens, elle accorde une valeur tant à une langue minoritaire qu’à une variété dialectale, tant à une langue parlée qu’à une langue seulement comprise, ou encore à un idiome qu’une personne est apte à n’utiliser qu’oralement. L’intercompréhension met en relief la notion de « répertoire » que chaque individu possède en lui, ceci se vérifiant aussi en classe où il ne s’agit plus d’un enseignement monolithique axé sur l’apprentissage d’un seul idiome, mais d’un enseignement où les connaissances linguistiques de chacun, même partielles, voire minimes, sont valorisées.

14 Dans une intervention qu’elle a présentée à l’Université de Parme en septembre 2019, Elisabetta Bonvino, à propos d’une expérience réalisée à l’Université de Roma III, explique en quoi l’intercompréhension est inclusive (il s’agissait dans ce cas d’interproduction car il était demandé à des étudiants et étudiantes – essentiellement italophones - de présenter un exposé dans leur langue maternelle face à une commission de professeur·e·s romanophones ne parlant pas l’italien), Son constat est clair : ce type d’activités valorise les répertoires complexes et les compétences partielles, mais également les langues d’origine des étudiant·e·s, certain·e·s n’étant pas du tout habitué·e·s à ce qu’une quelconque valeur soit attribuée à leur idiome, peu étudié en dehors de leur pays, mais tou·te·s étant ouvert·e·s, à une approche didactique plurilingue et prêt·e·s à entrer dans cette nouvelle dynamique d’apprentissage. Elle affirme un peu plus tôt, dans cette même intervention que « gli approcci plurali hanno una forte vocazione all’inclusione »11.

15 Dès lors, l’enseignant·e d’aujourd’hui devrait dorénavant accueillir ses élèves avec des questions telles que « D’où viens-tu ? Avec quel bagage linguistique viens-tu en classe ? » afin d’accorder une légitimité à des langues souvent confinées au milieu familial (et encore, parfois même pas) et de montrer à tou·te·s les apprenant·e·s que ces variétés linguistiques constituent une richesse tant pour les enfants d’immigrés que pour les enfants « autochtones ».

16 Dans un article précédent, nous détaillions les bénéfices de l’autobiographie langagière comme préambule à un cours d’intercompréhension, pour faire justement prendre conscience aux élèves de leur répertoire langagier. « L’intercompréhension va accorder une légitimité à leur vécu linguistique et mettra en valeur les compétences possédées, même partielles, dans la langue de leurs parents ou grands-parents et donc à mieux vivre leur mosaïque identitaire. Dès lors, la classe devient un lieu de respect et de tolérance, où chacune et chacun peut mesurer les bénéfices du plurilinguisme et parvient à mettre des mots sur son propre parcours linguistique tantôt refoulé, tantôt resté informulé, ce qui permettra à chaque personne de retrouver une certaine confiance en soi12 ».

Pour une valorisation des variétés linguistiques généralement délaissées

17 Il arrive souvent que certains mots archaïques dans une langue soient transparents dans une autre de la même famille mais qu’ils soient moins utilisés dans cette dernière. La fréquence d’usage d’un vocable en espagnol et son mot congénère (entendons par là l’équivalent fidèle, le mot qui lui ressemble le plus au niveau graphique) en portugais ou en italien, par exemple, peut différer. Citons le cas du mot français losange qui, en italien se traduit par rombo. Le terme losanga n’est pas inconnu des italophones, mais il est rarement utilisé. Cela n’empêche cependant pas à tout italophone de comprendre que « losanga » se réfère à une forme géométrique. Toute personne ayant un tant soit peu eu des contacts avec une langue voisine de la sienne a probablement déjà remarqué ce phénomène : un terme rare dans une langue est au contraire utilisé couramment dans une langue sœur. Ainsi, un francophone comprendra parfaitement le mot estação/estación/estació/stazione/stație décliné ici dans différentes langues romanes, même s’il n’utilise plus le mot station depuis belle lurette pour se référer à la gare ferroviaire. Il utilise toutefois encore le mot station pour désigner l’endroit où prendre le métro, il lui arrive de voir des noms de rues intitulées « rue de la station » et, s’il parle un peu d’anglais, il connait le terme station. Autant de raisons pour lesquelles certains vocables ne posent aucun problème de compréhension, quoique l’équivalent le plus ressemblant dans la langue de locuteur soit désuet ou d’un registre soutenu voire littéraire. Ceci constitue un aspect bien connu des philologues.

18Ce sur quoi on ne s’est pas encore penché en intercompréhension, à notre connaissance, c’est l’idée qu’il y a peut-être une plus grande proximité entre des variétés de certaines langues romanes « non standard » et d’autres langues romanes et que cette proximité devrait être exploitée. En d’autres termes, il serait intéressant de voir si l’espagnol parlé en Amérique du Sud ne serait pas, par certains aspects, plus facilement compréhensible que l’espagnol européen. De même, des études ont montré que le brésilien serait plus aisé à comprendre oralement que le portugais de la péninsule ibérique, à cause de la réduction des voyelles atones et de la profusion du son [ʃ ] en portugais européen13.

19 Si nous prenons le cas du français, on peut constater que les français parlés en Belgique, en Suisse ou au Québec possèdent parfois des vocables beaucoup plus proches de l’italien que les termes utilisés en français hexagonal. Tel est le cas de la collocation prendre sa retraite assez opaque pour un italophone alors que prendre sa pension, utilisé en Belgique est transparent, ou de la commune (mairie en français de référence) qui se dit comune en italien. Ou encore le mot fort utilisé adverbialement de façon courante en Wallonie et à Bruxelles (ex : c’est fort beau) qui favorisera la compréhension pour un locuteur roumain (cf. foarte en roumain)

20Il nous semble que ceci pourrait s’expliquer par la théorie des aires latérales développée par les travaux de linguistes comme Bartoli, Gilliéron ou Dauzat dans la première moitié du siècle dernier, théorie selon laquelle, dans le cas de la francophonie, les pays situés en marge de l’Hexagone, possèdent des traits de prononciation conservateurs, mais aussi un lexique plus ancien, perçu comme désuet par les locuteurs de France, à commencer par la manière de compter en Suisse ou en Belgique. « Les aires latérales comportent toute une série de vocables qui apparaissent comme vieillis en France métropolitaine, mais qui connaissent encore une vitalité dans des zones décentrées où les innovations linguistiques arrivaient autrefois avec un certain décalage (ou n’arrivaient jamais) avant que les médias n’apparaissent »14. Le Québec est probablement le pays francophone le plus conservateur au niveau linguistique, étant éloigné géographiquement de Paris et ayant été coupé de la France en 1763. L’adjectif dispendieux, par exemple, y connait une certaine vitalité alors qu’en français de France on utilisera plutôt cher, plus opaque pour d’autres romanophones. Plus un terme est littéraire ou suranné, plus il y a de probabilités qu’il soit proche de termes équivalents dans d’autres langues romanes (pensons au français cervoise qui aide à comprendre cerveza en espagnol). Ceci explique alors pourquoi certains archaïsmes sont plus transparents pour d’autres romanophones que les termes utilisés en français de référence actuel.

21De même, il semblerait que pour la langue portugaise le brésilien, lui aussi, comporte de nombreux mots considérés comme obsolètes au Portugal. « No caso do Brasil, de dimensões quase continen tais, onde a unidade na multiplicidade está também presente, ainda hoje se utiliza o português arcaico (principalmente no Norte e Nordeste) no léxico, nas espressões idiomáticas, na fala coloquial desenvolvida com o acréscimo de miutos termos mevados por outros povos europeus (…) »15.

22 Archaïques ou non (car ce n’est pas toujours le cas) certains termes en usage dans des pays lusophones autre que le Portugal par exemple s’avèrent être davantage « intercompréhensibles » que le terme standard ou du moins celui utilisé en Lusitanie. Ainsi, si gelade de cone, utilisé au Portugal, est transparent pour un locuteur ou une locutrice italophone ou hispanophone, un francophone comprendra peut-être mieux le terme sorvete usité au Mozambique, en Guinée-Bissau ou encore au Cap Vert car ce vocable ressemble fort à sorbet. Le verbe escutar est davantage utilisé au Brésil qu’au Portugal, qui recourt à ouvir pour désigner aussi bien une perception auditive volontaire qu’involontaire. Escutar est plus transparent que ouvir pour un autre romanophone. Il en va de même pour trem (le train) utilisé au Brésil et plus intelligible que comboio utilisé au Portugal. Et que dire des termes assez opaques meia de leite et galão désignant des boissons ibériques (cappuccino et caffè latte) que les pays lusophones d’Afrique ainsi que le Brésil appellent simplement café com leite ?

23 Cet aspect mériterait d’être approfondi. Il nous semble en effet qu’une plus grande prise de compte de la lusophonie, de la francophonie, de l’hispanophonie (disons les 3 grands groupes linguistiques de la romanophonie) ainsi que des variétés de langues régionales serait profitable aux adeptes de l’intercompréhension. Étant donné que cette approche valorise les langues régionales et dialectales, elle pourrait également accorder une certaine légitimité aux formes non standard des langues romanes sur lesquelles on travaille généralement. Il est clair que dans ses objectifs et ses principes, l’intercompréhension est prête à accepter toutes les langues, quel que soit leur niveau de reconnaissance institutionnel, et qu’elle est déjà totalement inclusive dans sa démarche. Cependant, une fois qu’elle sera bien ancrée dans les cursus académiques, il nous parait important qu’elle se penche davantage sur les variétés linguistiques trop souvent délaissées. On trouve de temps à autre une activité en corse (session sur Miriadi par exemple) ou une activité en occitan, mais, à notre sens, cela se produit encore trop rarement. On pourrait d’une part proposer davantage de documents en sarde, galicien, rhéto-frioulan etc. et d’autre part insérer dans les cours d’intercompréhension des textes issus d’Argentine, du Mexique, du Brésil ou du Sénégal afin de se décentrer par rapport aux variétés normées des langues que Calvet appelle supercentrales que sont l’espagnol, le français et le portugais. Ceci est particulièrement vrai pour la langue française, qui souffre d’un centralisme excessif depuis des siècles avec pour corollaire le fait d’avoir à disposition un matériel didactique focalisé sur l’Hexagone ou, pire, sur sa capitale.

5. Conclusion

24 Écologique, éthique et inclusif : tels étaient les trois adjectifs que nous avons utilisés pour qualifier un nouveau mode d’enseignement des langues. À travers notre analyse des avantages de l’intercompréhension, nous avons voulu faire passer un message : au-delà des aspects purement linguistiques et pédagogiques, il y a des enjeux d’une autre portée qui se profilent à l’horizon. Il ne s’agit pas seulement de mettre sur pied une didactique dont le but est de faciliter l’apprentissage de plusieurs idiomes en parallèle - ce qui est déjà une vertu en soi, mais qui nous fait retomber dans une logique axée sur la rentabilité et l’utilitaire - c’est également un projet presque « sociétal » à dimension universelle. Il s’agit d’un idéal, d’une doctrine professionnelle, presque d’une philosophie de vie, ayant pour aspiration la transmission de valeurs basées sur le respect de l’Autre dans sa différence. En ce sens, enseigner l’intercompréhension, c’est transmettre des notions telles que la parité, l’éthique, la tolérance; c’est envisager une société inclusive où chacun aurait sa place, où chaque variété linguistique serait prise en compte, sans hiérarchie aucune ; c’est également proposer une pédagogie qui ne ferait plus abstraction de la santé de la planète à travers la valorisation d’un mode de communication équitable, peu couteux en termes pécuniaires et énergétiques. Autant de qualités faisant de l’intercompréhension une approche qui contribue au développement durable.

Bibliographie

Blanchet, P. (2016). Discriminations : combattre la glottophobie, Paris, Éditions Textuel.

CARAP, Cadre de Référence pour les Approches Plurielles des Langues et des Cultures, ouvrage collectif

coordonné par M. Candelier, Strasbourg, Éditions du Conseil de l’Europe, 2012.

Castagna V. (2009), « Intercomprensione e fraintendimento: italofoni tra spagnolo e portoghese », in Orale e

intercomprensione tra lingue romanze. Ricerche e implicazioni didattiche, a cura di Jamet M.C., Venezia,

Le Bricole.

La Provincia Pavese, 9/09/2019 https://laprovinciapavese.gelocal.it/tempo-libero/2019/09/10/news/la-lezione-di-moro-studiare-le-lingue-e-un-antidoto-contro-il-razzismo-1.37431944

Louceiro, C., Ferreira, R., Ceita Vera Cruz, E. (1997), 7 vozes, Léxico coloquial do português luso-afro-

brasileiro. Aproximações, Lisboa, LIDEL.

Maalouf A. (1996), Les identités meurtrières, Coll. Livre de poche, Ed. Grasset, Paris, pp. 86-87.

Sheeren H. (luglio 2012), « Variations et diversités francophones dans l’enseignement de la langue française :

point de vue d'un francophone de Belgique (ou comment “défranciser” le cours de langue française) », n.1,

Le français dans le contexte plurilingue des Centres linguistiques universitaires italiens, in Repères,

DORIF, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?art_id=21

Sheeren, H. (2019) « L’intercompréhension, rempart contre la glottophobie », numero monografico a cura di

Longobardi M. e Ghetti M. “ognuno resti com’è, diverso dagli altri”. Plurilinguismo, multilinguismo,

multiculturalismo, Annali online della Didattica e della Formazione Docente dell’Università di Ferrara,

vol.11, n° 17, pp. 124-136 – ISSN 2038-1034

Simone R. (janvier 1997), « Langues romanes de toute l’Europe, unissez-vous ! » in Le français dans le

monde, Recherches et applications.

Tuquoi, J.P. dans « Qu’il soit "éthique" ou de masse, le tourisme épuise le monde », Reporterre, 27/03/2018,

https://reporterre.net/Qu-il-soit-ethique-ou-de-masse-le-tourisme-epuise-le-monde

UNESCO, page consacrée à la Journée mondiale de la langue maternelle

https://fr.unesco.org/commemorations/motherlanguageday

Notes de bas de page

1 Site de l’UNESCO, page consacrée à la Journée mondiale de la langue maternelle

2 CARAP, Cadre de Référence pour les Approches Plurielles des Langues et des Cultures, ouvrage collectif

3 GALAPRO, Vozes da intercompreensão P1, https://www.youtube.com/watch?v=4D9kBjUC4JM

4 Simone R. (janvier 1997), « Langues romanes de toute l’Europe, unissez-vous ! » in Le français dans le

5 La Provincia Pavese, 9/09/2019 https://laprovinciapavese.gelocal.it/tempo-libero/2019/09/10/news/la-lezione-di-moro-studiare-le-lingue-e-un-antidoto-contro-il-razzismo-1.37431944

6 Voir Dictionnaire CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) en ligne

7 Blanchet, P. (2016). Discriminations : combattre la glottophobie, Paris, Éditions Textuel.

8 Maalouf A. (1996), Les identités meurtrières, Coll. Livre de poche, Ed. Grasset, Paris, pp. 86-87

9 Ibid, p.87.

10 Christin, R. (2018). Manuel de l’antitourisme, Écosociété éds, cité par Tuquoi, J.P. dans « Qu’il soit "éthique" ou de masse, le tourisme épuise le monde », Reporterre, 27/03/2018, https://reporterre.net/Qu-il-soit-ethique-ou-de-masse-le-tourisme-epuise-le-monde consulté le 18/02/2020.

11 Bonvino, E., intervention intitulée «Approcci plurali, inclusione e valutazione: concetti inconciliabili?»

12 Sheeren, H. (2019) « L’intercompréhension, rempart contre la glottophobie », numero monografico a cura

13 Delgado-Martins M.R. (1988), Ouvir Falar. Introdução à Fonética do Portuêges, Lisboa, Editorial

14 Sheeren H. (luglio 2012), « Variations et diversités francophones dans l’enseignement de la langue

15 Louceiro, C., Ferreira, R., Ceita Vera Cruz, E. (1997), 7 vozes, Léxico coloquial do português luso-afro-

Pour citer ce document

Hugues Sheeren, «L’intercompréhension au service de la diversité.», Revue Miriadi [En ligne], Revue Miriadi, 1 | 2019, mis à jour le : 15/01/2021, URL : https://publications.miriadi.net:443/index.php?id=337. (ISBN: 978-2-9573966-0-3)

Auteurs

Quelques mots à propos de :  Hugues  Sheeren

Università di Firenze, Centro Linguistico di Ateneo

Romaniste de formation de l’Université de Liège, Hugues Sheeren est professeur de français langue étrangère depuis 1997. Il a pendant longtemps été lecteur d’échange à l’Université de Bologne dans le cadre des accords bilatéraux italo-belges. Chargé de cours de langue française pendant plusieurs années (Université de Ferrare et Département d’Interprétation et de Traduction à Forlì), puis lecteur à l’Université de Vérone, il est actuellement “collaborateur et expert linguistique” au Centre Linguistique de l’Université de Florence. Ses domaines d’intérêt et de recherche concernent la didactique des langues, l’orthographe, l’intercompréhension entre langues romanes et la variation linguistique dans l’enseignement du FLE. Il a publié plusieurs articles à ce sujet. Avec Virginie Gaugey, il est coauteur de l’ouvrage Le franç@is dans le mouv’. Le lexique du français contemporain sous toutes ses coutures (Firenze, Le Lettere, 2015) Il a également codirigé, avec la philologue Monica Longobardi, le numéro L'Europa romanza: identità, diritti linguistici e letteratura - L'Europe romane : identité, droits linguistiques et littérature de la revue Lengas, (79, 2016) et, avec Laurent Demoulin un numéro intitulé Simenon et l’Italie (revue Francofonia, 75, 2018).