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Revue Miriadi

1 | 2019

Grégoire LABBÉ

Aborder les langues slaves par l’intercompréhension

Article

Résumé

Dans cet article, nous présentons un cours utilisant l’intercompréhension entre les langues slaves auprès d’étudiants francophones en échange universitaire à Prague. Dans le cadre de ce cours sont traitées en parallèle cinq langues slaves d’Europe centrale, le polonais, le slovaque, le tchèque, le slovène et le croate. Son but est, grâce à une approche originale, de permettre aux étudiants, souvent grands débutants pour ce qui est de l’apprentissage des langues slaves, d’acquérir une petite compétence en intercompréhension slave, principalement en compréhension écrite. Nous montrons ici la méthodologie utilisée pour y parvenir, en partant de l’apprentissage de la lecture jusqu’à l’analyse de textes simples dans les cinq langues du cours, en passant par l’acquisition de compétences en analyse morphématique, le tout en exploitant au mieux les connaissances linguistiques, même partielles, des étudiants.

Abstract

Approaching Slavic languages through intercomprehension

In this article, we present a course using intercomprehension between Slavic languages, which is aimed at French-speaking students during their university exchange in Prague. In this course, five Central European Slavic languages, Polish, Slovakian, Czech, Slovenian and Croatian, are shown in parallel. Its goal is, thanks to an original approach, to allow the students, often complete beginners in terms of learning of a Slavic language, to acquire a small competence in Slavic intercomprehension, mainly in written comprehension. We show here the methodology used to achieve this, from studying reading to the analysis of simple texts in the five languages of the course, through to the acquisition of skills in morphematic analysis, all whilst making the best use of the students' linguistic knowledge, as partial as it may be.

Texte intégral

1La didactique de l’intercompréhension entre les langues slaves est un domaine encore relativement inexploré, ce qui se voit notamment dans le faible nombre d’approches existantes, mais également par une lacune évidente de terminologie.

2En français ou dans les langues romanes, le terme « intercompréhension » fait consensus, tout comme par exemple en allemand, avec « Interkomprehension », notamment utilisé dans la méthodologie des sept tamis, EuroCom (Meissner et al., 2004). Les langues slaves ne peuvent pas encore nommer ce domaine de la didactique des langues de façon claire, ce qui explique que les quelques approches en intercompréhension slave ne sont généralement pas d’initiative autochtone. En Slovénie, la didactique de l’intercompréhension entre les langues slaves commence à s’imposer, notamment pour la formation des enseignants de slovène comme langue étrangère, qui n’ont pour le moment à leur disposition qu’un matériel didactique destiné à des apprenants non-slaves. L’idée de les former à l’intercompréhension entre les langues slaves a donc été lancée pour les aider à comprendre ce qu’il est utile ou non d’enseigner à ces apprenants slaves dont les besoins diffèrent grandement. La terminologie utilisée en slovène s’est petit à petit précisée et l’intercompréhension en tant que domaine didactique se traduit désormais par « medjezikovno sporazumevanje » (Pirih Svetina. et al., 2016), ce que l’on pourrait traduire par « compréhension entre langues ». Ce terme a l’avantage d’être particulièrement clair et transposable dans les autres langues slaves. Il pourrait donc être utile de l’imposer petit à petit dans l’espace slave afin de créer des conditions plus favorables à la création de futures approches didactiques d’initiative slave.

3Les ouvrages en intercompréhension slave les plus complets viennent pour le moment d’Allemagne, il s’agit principalement de Slawische Interkomprehension, eine Einführung (Tafel, 2009) ou Slawischer Sprachvergleich für die Praxis (Heinz, Kuße, 2015). Ces ouvrages ont beaucoup en commun et optent pour une approche consistant à présenter en parallèle cinq langues slaves représentatives de cette grande famille. Il s’agit du russe, de l’ukrainien, du polonais, du tchèque et du BCMS (bosniaque, croate, monténégrin, serbe, appellation remplaçant désormais le terme serbo-croate) pour Slawische Interkomprehension, eine Einführung, et du russe, du polonais, du tchèque, du BCMS et du bulgare pour Slawischer Sprachvergleich für die Praxis. Il est également possible de citer le site < slavic-net.org>, qui met en parallèle des dialogues du quotidien dans les langues slaves de l’Union européenne (en dehors du croate, la Croatie ayant rejoint l’UE après que le site a été créé). Enfin, depuis peu, nous travaillons sur un support en ligne, <rozrazum.eu>, servant de plateforme de test d’approches en didactique de l’intercompréhension slave. Les activités y sont principalement inspirées d’Eurom5 (Bonvino et al., 2011), mais le site ne peut pas encore être considéré comme utilisable dans le cadre d’une formation.

4Le site <rozrazum.eu> a été créé dans le cadre de notre thèse de doctorat, Fondements linguistiques et didactiques de l’intercompréhension slave : le cas des langues slaves de l’ouest et du sud-ouest (Labbé, 2018). Dans cette thèse, nous partons d’une observation de travaux réalisés en intercompréhension romane, proposons un travail linguistique approfondi pour comprendre ce qu’il est utile d’enseigner dans le cadre d’une formation en intercompréhension slave entre trois langues slaves d’Europe centrale, à savoir le tchèque, le slovène et le croate, et nous proposons finalement plusieurs méthodologies permettant de concrétiser ce type d’apprentissage. En dehors du site <rozrazum.eu>, nous avons également travaillé sur un cours d’Introduction aux langues slaves d’Europe centrale pour les francophones, où nous proposons aux étudiants francophones en échange universitaire à l’université Charles de Prague un cours d’un semestre leur permettant d’acquérir des capacités basiques en intercompréhension slave dans cinq langues d’Europe centrale : le polonais, le slovaque, le tchèque, le slovène et le croate. C’est de ce cours que nous parlerons ici plus profondément.

1. Public ciblé et objectif du cours

5Comme son nom l’indique, le cours « Introduction aux langues slaves d’Europe centrale pour les francophones » est destiné à des étudiants francophones en échange universitaire à Prague. Étant donné qu’il est fréquent que ceux-ci ne restent à Prague qu’un semestre, le cours, initialement conçu pour s’étaler sur une année universitaire entière, a été finalement revu afin d’être réalisé sur une durée d’un semestre, soit 13 semaines, à raison d’une leçon de 90 minutes par semaine. Il est demandé aux étudiants, dans la mesure du possible, de suivre ou d’avoir suivi un cours de tchèque pour débutants afin d’avoir au moins une base minimale sur laquelle s’appuyer. Une connaissance approfondie d’une langue slave ne pouvant raisonnablement être exigée, le cours est destiné à de parfaits débutants. Cependant, il arrive fréquemment qu’un étudiant du groupe ait déjà une certaine connaissance d’une langue slave, généralement le russe ou le polonais.

6Ce cours a été proposé au premier semestre de chaque année universitaire depuis octobre 2016. Il a pour objectif d’apprendre à comprendre le fonctionnement de cinq langues slaves d’Europe centrale, le polonais, le tchèque, le slovaque, le slovène et le croate. Afin d’acquérir une petite compétence en compréhension écrite, plusieurs étapes sont à franchir :

7- Savoir lire au moins de façon rudimentaire dans les cinq langues du cours. Il s’agit plus d’une capacité à bien interpréter les différents graphèmes à des fins de compréhension écrite que de pouvoir prononcer parfaitement dans ces langues. La problématique de l’accentuation des mots n’est par exemple pas du tout abordée, et ce d’autant plus qu’il s’agit, dans certaines de ces langues, d’une compétence particulièrement difficile à acquérir.

8- Savoir s’orienter dans la logique de base de la grammaire slave. Un cours théorique vient donc présenter les principaux concepts grammaticaux utiles à la compréhension de la logique des langues slaves. On y présente rapidement ce que les langues slaves et romanes ont en commun avant de s’attarder sur les spécificités des langues slaves du cours, en insistant là encore sur ce qu’elles ont de commun.

9- Aborder, cours après cours, des points de grammaire concrets utiles en intercompréhension. Il s’agit d’acquérir une certaine capacité à analyser les morphèmes des mots et en particulier les racines et les affixes, ou encore de savoir s’orienter dans la syntaxe des langues du cours.

10- S’exercer à la lecture de textes courts et à leur compréhension en exploitant le lexique international, les connaissances en analyse morphématique et en syntaxe acquises tout au long du semestre. Ce point fait partie intégrante de chaque leçon, à travers divers exercices de lecture et de compréhension.

11Tout au long du cours, les connaissances linguistiques des étudiants, même incomplètes ou superficielles, sont exploitées au maximum. Lorsque cela est possible, des comparaisons peuvent être faites avec le français, l’anglais, l’espagnol, l’allemand voire avec d’autres langues slaves. Il peut s’agir d’exploiter connaissances très basiques, comme lorsqu’il s’agit de faire le lien entre la racine utilisée pour remercier dans les langues germaniques et certaines langues slaves. En effet, a priori, tout le monde sait déjà dire « merci » en anglais (thank you) et en allemand (danke). La même racine sera utilisée pour dire merci en polonais (dziękuję), en tchèque (děkuji) et en slovaque (ďakujem).

12Nous allons dans les parties qui suivent montrer plus en détails la méthodologie adoptée.

2. Apprendre à lire dans les langues slaves

13L’apprentissage de la lecture se fait sur les deux premières leçons du cours. La première étape consiste à apprendre à lire en tchèque, en slovaque, en slovène et en croate. En effet, le slovaque, le slovène et le croate font partie des langues ayant adopté au XIXe siècle les graphèmes créés par Jan Hus pour le tchèque au début du XVe siècle, ceux-ci étant parfaitement adaptés aux besoins des langues slaves. La seconde leçon s’appuie sur les connaissances acquises pour les quatre premières langues et s’attarde ensuite sur les spécificités du polonais, qui a conservé de nombreux graphèmes plus archaïques, notamment des digraphes.

2.1 Lire en slovaque, en tchèque, en slovène et en croate

14Passé le choc de la première confrontation avec certains graphèmes diacrités inconnus, il sera rapidement possible de constater à quel point la lecture dans ces langues n’a rien de complexe, d’autant plus si l’on laisse la question de l’accentuation de côté. En effet, en dehors de rares exceptions, il est généralement possible de dire qu’un graphème se prononce toujours de la même façon. Cela vaut à non seulement à l’intérieur d’une langue donnée, mais généralement également pour les quatre langues de la leçon.

15La prononciation de nombreux graphèmes est accessible intuitivement aux francophones et il ne faudra donc insister que sur les quelques graphèmes et signes diacritiques inconnus, ainsi que sur un faible nombre d’exceptions potentiellement problématiques. Voici quelques exemples de connaissances à assimiler :

16a) Graphème connu dont la prononciation est intuitive dans certains cas uniquement :

17Le « g » se prononce toujours [g], même suivi d’un « e » ou d’un « i ».

18b) Graphème connu mais dont la prononciation pose souvent problème :

19Le « c » est toujours à prononcer comme le « ts » de « tsar », mot d’origine slave qui s’écrit d’ailleurs « car » en tchèque, par exemple.

20c) Graphèmes inconnus dont il faudra apprendre la prononciation :

21La prononciation des consonnes diacritées č, š et ž, que l’on retrouve dans les quatre langues de la leçon, sera simple à retenir :

22- č, à prononcer comme le « tch » de « tchèque »,

23- š, à prononcer comme le « ch » de « cheval »,

24- ž, à prononcer comme le « j » de « jambe ».

25d) Signes diacritiques à savoir interpréter :

26En tchèque et en slovaque, l’accent aigu « ´ » est une longueur doublant le temps de prononciation des voyelles qui en sont surmontées.

27Les voyelles á, é, í, ó, ú et ý se prononcent donc de la même façon, mais deux fois plus longtemps que les voyelles a, e, i, o, u et y.

28e) Successions peu intuitives de consonnes :

29La phrase tchèque « Strč prst skrz krk » (Enfonce le doigt à travers la gorge) est souvent donnée comme exemple auprès des apprenants pour montrer, avec une pointe d’humour, que certains mots tchèques n’ont pas de voyelles. Cependant, les consonnes liquides « r » et « l » jouent dans ces mots des rôles de support vocalique, et il suffira de prendre conscience, pour les prononcer, de leur faire précéder un petit son vocalique, à la manière du « eu » dans le mot français « beurre », que l’on pourrait, en exagérant un peu, retranscrire de la façon suivante : « br ». Procéder de cette façon ne permettra peut-être pas d’atteindre une prononciation parfaite, mais celle-ci sera toutefois bien plus compréhensible que si l’on ajoutait la petite voyelle après le « r » ou le « l ».

2.2 Lire en polonais

30Dès qu’on connait les graphèmes d’origine tchèque, lire en polonais est plus simple, car ces deux langues possèdent de nombreux graphèmes en commun, à prononcer de la même façon.

31L’une des principales différences réside dans le fait que le polonais a conservé de nombreux digraphes que le tchèque a simplifié en graphèmes diacrités suite à la réforme orthographique de Jan Hus au XVe siècle. Voici quelques correspondances tout à fait régulières entre le tchèque et le polonais :

tchèque

polonais

č

cz

š

sz

v

w

32Il est possible ici de faire remarquer que c’est le « cz » du polonais qui est utilisé en anglais dans « Czech Republic », avec d’ailleurs la bonne prononciation en « tch ».

33Cette tendance qu’a le polonais à utiliser des digraphes allonge passablement certains mots pourtant presque identiques à l’oral, comme le montre l’exemple suivant :

34tchèque > znečištění (10 caractères) pol > zanieczyszczenie (16 caractères) (pollution)

35L’orthographe et la prononciation du polonais sont marqués par de nombreuses autres caractéristiques qui font du polonais la langue la plus complexe à lire dans le cadre de ce cours. Cependant, même la prononciation du polonais est rapide à acquérir et il est bon, à l’occasion, de rappeler à quel point le français est, en comparaison, une langue difficile à lire.

3. Assimiler les principales équivalences phonologiques

36Si l’apprentissage de la lecture est une compétence essentielle pour pouvoir s’orienter dans la compréhension du lexique et de textes, il est également important d’y ajouter autant que possible une certaine capacité à déceler certaines équivalences phonologiques afin de rendre plus évidents les points communs entre les langues du cours. Il n’est pas question ici de fournir une liste exhaustive de ces équivalences, mais au moins de montrer les plus évidentes et les plus importantes d’entre elles.

37L’un des exemples les plus emblématiques est celui de la transformation progressive du phonème /g/ en /ɦ/ en tchèque et en slovaque à partir du XIIe siècle, qui explique aujourd’hui une équivalence entre le « h » du tchèque et du slovaque et le « g » dans les autres langues du cours. L’exemple le plus simple et le plus marquant est celui du nom même de la capitale tchèque.

français

polonais

slovaque

tchèque

slovène

croate

Prague

Prag

Praha

Praha

Praga

Prag

38Ces équivalences sont introduites petit à petit dans le cours, aux moments les plus opportuns, afin de laisser aux apprenants le temps de les assimiler. Elles peuvent être éventuellement accompagnées de petits exercices de logique, tel que celui que nous proposons ci-dessous et qui arrive plusieurs leçons après avoir vu pour la première fois l’équivalence g <> h :

tchèque

slovaque

slovène

croate

kruh

kruh

français

un cercle

du pain

39Peut-on dire que les mots « kruh » en tchèque et en slovaque d’une part, en slovène et en croate d’autre part, sont des faux-amis ? Pourquoi ?

40Après avoir réfléchi à la réponse, une autre question est posée :

41Comment diriez-cous « un cercle » dans les autres langues ?

42La réponse est bien entendu qu’à partir du moment où l’on connaît l’équivalence g <> h, il n’y a pas lieu de considérer ces mots comme de faux amis. En polonais, en slovène et en croate, le mot « cercle » ne sera pas orthographié avec un « h », mais bien avec un « g ».

polonais

slovaque / tchèque

slovène

croate

krąg

kruh

krog

krug

43

44Ce simple exercice permet d’introduire une autre équivalence phonologique, cette fois-ci vocalique, de l’évolution des voyelles nasales du vieux-slave dans les langues slaves du cours. Les voyelles utilisées dans le mot « cercle » dans chacune de ces langues sont en effet de parfaites équivalences à ce niveau.

4. Aborder la grammaire de façon adaptée

4.1 Les désinences casuelles

45Dès les premières heures d’un apprentissage classique d’une langue slave, un constat est souvent fait : les langues slaves s’appuient sur un système grammatical lourd qu’il ne sera pas facile à apprivoiser, ce qui peut se révéler démotivant. Avec les six ou sept cas que comportent la plupart des langues slaves, le nombre de désinences substantivales, adjectivales ou pronominales à retenir peut sembler vertigineux, d’autant plus que ces désinences ne varient pas uniquement en fonction du genre, du nombre et du cas, mais également en fonction du modèle de déclinaison auquel appartient un mot donné. Le tchèque, par exemple, a six modèles de déclinaison pour les substantifs masculins, quatre pour les féminins et quatre pour les neutres.

46Dans le cadre d’un cours consacré à cinq langues slaves, le nombre de désinences auxquelles un apprenant peut être confronté serait potentiellement à multiplier par cinq, ce qui serait bien entendu trop lourd à gérer. De fait, ce système complexe de déclinaison, incontournable dans un apprentissage classique, ne joue qu’un rôle anecdotique dès lors que l’on s’intéresse à l’intercompréhension.

47Si l’on considère que le rôle premier d’un cas est d’exprimer une fonction grâce à une désinence en se passant de préposition, le fait que les langues slaves ne comportent que sept cas paraît dérisoire face à toutes les prépositions que le français comporte. Les langues slaves utilisent en fait aussi de nombreuses prépositions, elles-mêmes associées à des cas. Cependant, dès lors que le sens de la préposition est compris, savoir interpréter la désinence de cas qui y est associée devient inutile. De plus, certains cas, comme le locatif, sont toujours associés à une préposition, même lorsqu’il s’agit d’exprimer le sens de base de ce cas.

48Il reste donc peu de contextes syntaxiques sans préposition à reconnaître et ceux-ci ne posent que rarement problème :

fonction

cas

exemple en français et en tchèque

Sujet (sans préposition en français)

nominatif

Pierre joue

Petr hraje

COD (sans préposition en français)

accusatif

Pierre joue une sonate

Petr hraje sonátu

COI

datif

Pierre joue une sonate À une amie

Petr hraje sonátu přítelkyni

Complément du nom

génitif

Pierre joue une sonate à l’amie DE sa mère

Petr hraje sonátu přítelkyni své maminky

Complément de moyen

instrumental

Pierre joue une sonate AVEC les pieds

Petr hraje sonátu nohama

49En fin de compte, les contextes syntaxiques et les prépositions constituent un vecteur de compréhension bien plus fiable que les désinences casuelles, dont il est souvent possible de faire abstraction dans le cadre de notre cours.

4.2 Les désinences verbales

50Les désinences verbales sont quant à elles plus importantes pour la compréhension dans la mesure où, tout comme dans les langues romanes autres que le français, le sujet n’est pas toujours exprimé. Elles sont heureusement bien moins complexes à aborder. En effet, le système verbal des langues slaves s’appuie sur un nombre de temps relativement faible, il s’agit en pratique d’un temps du passé, d’un présent et d’un futur, sachant que les autres temps éventuellement existants (aoriste, plus-que-parfait) sont très peu utilisés. On retrouve également certains des modes que l’on a en français, à savoir le conditionnel et l’impératif en plus de l’indicatif.

51En dehors du présent et de l’impératif, tous les autres temps et modes sont composés d’un auxiliaire conjugué et d’un participe passé ou d’un infinitif. Les principales terminaisons à apprendre sont donc celles du présent, terminaisons que l’on retrouve telles quelles d’une langue à l’autre.

polonais

slovaque

tchèque

slovène

croate

singulier

1

-ę / -m

-m

-m / -u / -i

-m

-m / (-u)

2

-sz

3

-

-

-

-

-

duel

1,2,3

-

-

-

-va, -ta, -ta

-

pluriel

1

-my

-me

-me

-mo

-mo

2

-cie

-te

-te

-te

-te

3

-ą /-ją

jú / -u /-ia /-a

-jí/-ou / -í

-jo / -do

-ju / -e

52Le tableau ci-dessus le montre bien. Les désinences en noir sont soit identiques d’une langue à l’autre, soit très proches, sachant que les différences observables en polonais n’ont rien de surprenant dès lors que l’on connaît les principales équivalences orthographiques entre le polonais et les autres langues du cours (sz <> š ; ć/ci <> t/ť). Les désinences de 1ère personne du singulier et de 3e personne du pluriel sont plus problématiques, dans la mesure où elles sont plus variées. Cependant, le travail restant à fournir pour savoir les reconnaître est minime. Il faudra également fournir un effort pour se souvenir de l’existence des désinences de duel en slovène. Ce nombre n’existant pas en français, il est généralement nécessaire d’insister sur ce point.

5. Développer les compétences en analyse morphématique

53L’une des compétences les plus importantes à entraîner pour comprendre le lexique slave est la capacité à effectuer une analyse morphématique correcte. Il s’agira de savoir comment reconnaître une racine, de comprendre quelles formes peut prendre une même racine d’une langue à l’autre ou à l’intérieur d’une langue et, bien sûr, de savoir identifier et comprendre les affixes.

54Les affixes sont un outil particulièrement utile en intercompréhension. Ils se retrouvent très largement d’une langue à l’autre et portent souvent un sens identique, bien que certaines différences soient observables dans l’usage et l’interprétation de certains d’entre eux.

5.1 Les préfixes

55De nombreux préfixes (généralement verbaux ou de déverbatifs) ont de plus l’avantage d’être identiques à certaines prépositions et de porter un sens proche à celles-ci. Cela s’explique par le fait que ces préfixes et prépositions ont une origine commune.

préfixe

sens et exemple

préposition

sens et exemple

do-

mener l’action à terme

Exemple en polonais :

- dzwonić > sonner

- dodzwonić się > parvenir à obtenir son interlocuteur (au téléphone)

do

jusqu’à (temps, espace)

Exemple en polonais :

- do wydziału> jusqu’à la faculté

pod-

action « en dessous »

Exemple en slovène :

- pisati > écrire

- podpisati > signer

pod

sous

Exemple en slovène :

- pod mizo > sous la table

s-

regroupement

Exemple en tchèque :

- brát > prendre

- sebrat > ramasser, rassembler

s

avec

Exemple en tchèque :

- s tebou > avec toi

v-

w- (pol.)

u- (cr.)

action « à l’intérieur »

Exemple en croate :

- ići > aller

- ući > entrer

v

dans, à

Exemple en croate :

- u sobi > dans la chambre

56Le problème des préfixes est qu’ils portent potentiellement plusieurs sens parfois assez éloignés les uns des autres. La plupart de ces sens se retrouve dans chaque langue, mais certaines langues confèrent à un préfixe donné plus de significations que d’autres. Il peut notamment être difficile d’interpréter le sens ajouté par un préfixe, notamment dans le cas de verbes abstraits. De plus, un préfixe peut parfois être vide de sens, ne servant qu’à former l’un des éléments de la paire aspectuelle (cf. paragraphe 5.3).

5.2 Les suffixes

57Les suffixes utilisés par les langues slaves se retrouvent également largement d’une langue à l’autre dans des sens généralement identiques. Il est fréquent d’avoir plusieurs suffixes correspondant à une même catégorie de sens (profession, lieu, féminisation de masculins animés…). Ces suffixes se retrouvent souvent tous dans chaque langue, sous ce même sens, mais seront utilisés différemment d’une langue à l’autre. Ce n’est en rien un problème pour la compréhension, dès que l’on sait rattacher un suffixe donné à sa catégorie de sens. L’exemple de la variété de suffixes utilisés pour féminiser les substantifs masculins animés le montre bien :

français

polonais

slovaque

tchèque

slovène

croate

principaux suffixes de féminisation du masculin animé

-ka

-ica

-yni/-ini

-ka

-ica

-yňa

-ka

-ice

-yně

-ka

-ica

-inja

-ka

-ica

-inja

masculin animé

ami

przyjaciel

priateľ

přítel

prijatelj

prijatelj

féminin animé

amie

przyjaciółka

priateľka

přítelkyně

prijateljica

prijateljica

5.3 Affixes, aspects et modes d’action

58Les affixes sont particulièrement importants pour comprendre les spécificités du système verbal des langues slaves. Le nombre faible de temps verbaux est complété, dans les langues slaves, par l’aspect qui peut être principalement imperfectif (pour les actions régulières, continues) et perfectif (pour les actions terminées, ponctuelles). Là où le français utilisera un même verbe à des temps différents selon que l’action soit en cours ou parfaite (je fais, j’ai fait), les langues slaves utiliseront deux verbes différents :

français

tchèque

aspect

faire

dělat / udělat

imperfectif / perfectif

je fais

dělám

imperfectif

je vais faire jusqu’au bout

udělám

perfectif

je faisais

dělal jsem

imperfectif

j’ai fait

udělal jsem

perfectif

59Le tableau ci-dessus montre la logique de base, mais en pratique, les correspondances sont bien plus complexes à saisir et les équivalences fournies ne sont donc pas entièrement fiables.

60Le passage d’un verbe imperfectif à un verbe perfectif se fait souvent à l’aide d’un préfixe, qui n’aura alors qu’un rôle perfectivisant. Il sera toutefois possible de former d’autres verbes perfectifs avec d’autres préfixes, qui porteront alors l’un de leurs sens. On parle alors de différence dans le mode d’action :

français

tchèque

aspect

faire

dělat / udělat

imperfectif / perfectif

je fais

dělám

imperfectif

je vais faire jusqu’au bout

udělám

perfectif

je vais terminer de faire

dodělám

perfectif

je vais commencer à faire

rozdělám

perfectif

61Ces nouveaux verbes perfectifs pourront à leur tour être imperfectivisés par l’ajout d’infixes :

français

tchèque

aspect

je vais terminer de faire

dodělám

perfectif

je suis en train de terminer de faire

dodělávám

imperfectif

je vais commencer à faire

rozdělám

perfectif

je suis en train de commencer à faire

rozdělávám

imperfectif

62Un exercice particulièrement intéressant montre l’importance de l’analyse morphématique dans les langues slaves. Il permet aux apprenants de constater les possibilités de combinaisons de morphèmes et de tenter de trouver des équivalences en français, ce qu’il n’est souvent pas possible de faire en un mot.

63L’exercice part d’une racine, dont la signification est donnée. Petit à petit, des mots sont créés à partir de cette racine, en combinant de nouveaux affixes et désinences. Chaque nouveau morphème est accompagné de son sens, afin de permettre aux apprenants de déduire la signification du mot entier. L’exemple suivant part de la racine du travail, en tchèque.

morphèmes à assembler

mot à comprendre

catégorie grammaticale et traduction

Racine PR(á)C + désinence féminine -e

práce

subst. le travail

prac + ov (infixe imperfectivisant) + at (marque d’infinitif)

pracovat

v. inf. travailler

prac + ov > uj + í (3. personne du pl du présent)

pracují

v. ils/elles travaillent

prac + ov + na (suffixe de lieu fermé)

pracovna

subst. pièce de travail

prac + ov + ní (suffixe adjectival)

pracovní

adj., de travail

prac + ov + ně (suffixe adverbial)

pracovně

adv., « du point de vue du travail »

do (préfixe « jusqu’à », destination) + prac + ov + at

dopracovat

v. inf. terminer, cesser de travailler

do + prac + ov + áv (infixe d’itération, de longue durée) + at

dopracovávat

v. inf. être en train de terminer de travailler

pře (préfixe « trop ») + prac + ov + at + _se (pronom réfléchi)

přepracovat se

v. inf. se surmener

roz (préfixe « début ») + prac + ov + at

rozpracovat

v. inf. ébaucher, mettre en chantier

roz + prac + ov + ání (suffixe de substantif verbal)

rozpracování

subst. ébauche

prac + ov + n + ík (suffixe de métier, activité)

pracovník

subst. travailleur

prac + ov + itý (suffixe d’adjectif de qualité)

pracovitý

adj. travailleur

prac + ov + it + ost (suffixe de concept abstrait)

pracovitost

subst. le fait d’être travailleur, l’amour du travail

prac + ov + iště ( suffixe de lieu ouvert, large)

pracoviště

subst. lieu de travail, chantier

6. Utiliser les connaissances linguistiques des apprenants

64Le cours étant ouvert à tous les étudiants francophones en échange universitaire, il n’est pas rare que ceux-ci ne soient pas issus de cursus en lien avec les langues étrangères. Leurs compétences linguistiques se limitent donc généralement à leur langue maternelle, aux langues qu’ils ont apprises au collège / lycée et à des connaissances acquises passivement au cours de leur vie, parfois issues de visions caricaturales ou humoristiques de l’étranger.

65Ces connaissances, aussi partielles soient-elles, peuvent toutefois être exploitées. Au niveau des langues slaves, certains suffixes courants dans les noms de familles ou patronymes, tels que les suffixes en « ski », en « ov » ou en « itch » peuvent être ainsi expliqués et mis en perspective avec ce qui existe dans d’autres langues. Ainsi, de même que les langues germaniques marquent parfois l’affiliation dans les noms de famille en ajoutant « -son » (dans le sens « fils de »), voir même, par exemple en islandais, « -dóttir » (fille de) ou que le français utilise la préposition « de / du » pour montrer la provenance géographique, les langues slaves utilisent ces suffixes connus de tous.

66Les suffixes en « -ski » (selon la langue -ský, -cký, -sky, -ski…) marquent généralement l’affiliation géographique et sont utilisés par de nombreux adjectifs et adverbes de relation. L’ancien président tchécoslovaque Antonín Zapotocký porte donc un nom marquant l’affiliation à un lieu situé « derrière le ruisseau » (za : derrière, potok : ruisseau).

67polonais : Uniwersytet Warszawski > université de Varsovie

68tchèque : matematická fakulta > faculté de mathématiques

69slovène : slovanski jezik > langue slave

70Les suffixes en « -ov » (en tchèque -ův, inexistant en polonais) marquent l’appartenance à un homme, on le retrouve notamment à Prague dans de nombreux noms de rues (Karlův most, « le pont Charles », Karlovo náměstí, « place Charles ») ou de lieux (Karlova Univerzita, « Université Charles »). Ce suffixe se retrouve de façon courante dans les relations d’appartenance.

71tchèque : Řehořův článek

72slovaque : Gregorov článok

73slovène : Gregorov članek

74croate : Gregorov članak

75français : l’article de Grégoire

76Enfin, les suffixes en « itch », très utilisés notamment en croate (ainsi que dans les autres langues du BCMS) sous la forme -, est un suffixe de diminutif à interpréter, dans les noms de famille, comme « le petit de ». Il est toutefois ajoutable à de nombreux substantifs pour créer des diminutifs.

77croate : stol (une table) > stolić (une petite table).

7. S’entraîner à l’analyse syntaxique et à la lecture de courts textes

78Dans l’idéal, l’accumulation de ces connaissances a pour effet de permettre aux étudiants de s’orienter dans la lecture de textes simples dans les cinq langues slaves du cours. A la fin du cours, le lexique posera toujours problème, dans la mesure où seule une infime partie du lexique slave aura été abordée dans le cadre du cours. La capacité des étudiants à s’orienter dans la syntaxe des langues slaves est donc principalement entraînée par la lecture de textes utilisant de nombreux internationalismes, souvent issus des langues romanes et/ou de l’anglais.

79Les étudiants sont entraînés à faire abstraction des mots incompris et à analyser les phrases par rapport à ce qu’ils connaissent des langues slaves. L’exemple suivant commente ce qui est généralement compris d’un court texte en tchèque.

80Univerzita Palackého v Olomouci je po Univerzitě Karlově druhá nejstarší univerzita v České republice. Na Moravě je Univerzita Palackého nejstarší univerzita. Lékařská fakulta Univerzity Palackého v Olomouci existuje od roku 1946 (tisíc devět set čtyřicet šest).

81Dans ce texte, le lexique international est omniprésent : « univerzita », « Česká republika », « fakulta », « existuje ».

82Certains termes géographiques sont souvent connus des étudiants : Olomouc, 3e ville de République tchèque, Morava (la Moravie), l’une des trois régions de République tchèque.

83Les prépositions « v / na » (à, dans) et « od » (depuis) ont déjà été vues dans le cours et le cas qui leur est associé est généralement connu, notamment pour les prépositions « v / na », qui accompagnent le sens premier du locatif.

84Certaines particularités grammaticales sont connues : la présence du préfixe nej- indique un superlatif, « je » est la forme de 3e personne du singulier du verbe être dans quatre des cinq langues slaves du cours (en polonais, il s’agit de « jest »).

85Certains mots ont été vus plusieurs fois tout au long du cours, notamment les adjectifs « starý » (vieux), « lékař », (médecin).

86La relation de génitif présente dans « Lékařská fakulta Univerzity Palackého » (la faculté de médecine de l’université Palac) est généralement comprise intuitivement. La présence d’une désinence, même inconnue, dans « Univerzity » (par rapport au nominatif « univerzita ») rend décelable la présence d’un cas, la logique amène à déduire la présence d’un complément du nom et donc d’un génitif.

87Restent plusieurs mots inconnus, souvent interprétables dans leur contexte : « po » (préposition « après »), « druhá“ (adjectif « deuxième »), « rok » (substantif « année »).

Conclusion

88Après avoir enseigné ce cours chaque année depuis octobre 2016, nous avons acquis la certitude qu’un tel cours en intercompréhension slave a toute sa place auprès de grands débutants, lorsque ceux-ci séjournent plusieurs mois dans un pays slave.

89Nous pensons bien entendu l’utilité d’un cours de ce type tout aussi grande, si ce n’est plus, pour accompagner l’apprentissage classique d’une langue slave quelle qu’elle soit.

90Il serait également intéressant, dans le futur, de proposer un enseignement de cette sorte à un public slave et ainsi de réaliser avec les langues slaves ce que Jensen proposait pour les langues romanes en 1997 : enseigner la grammaire des langues proches dans les écoles afin d’améliorer la capacité intuitive d’intercompréhension des élèves, chose qui était alors faite au Danemark depuis « déjà près d’un siècle » (1997, 95).

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Pour citer ce document

Grégoire LABBÉ, «Aborder les langues slaves par l’intercompréhension», Revue Miriadi [En ligne], Revue Miriadi, 1 | 2019, mis à jour le : 19/10/2020, URL : https://publications.miriadi.net:443/index.php?id=75. (ISBN: 978-2-9573966-0-3)

Auteurs

Quelques mots à propos de :  Grégoire  LABBÉ

Faculté des Lettres de l’Université Charles de Prague, Chaire d’études sud-slaves et balkaniques (KJBS)

Il dépend de la Katedra jihoslovanských a balkanistických studií de la Filozofická fakulta Univerzita Karlova. Ses domaines de recherche sont la Linguistique slovène et l’intercompréhension entre les langues slaves occidentales et du sud-ouest.

gregoire.labbe@ff.cuni.cz